La délicatesse, David Foekinos

Publié le par lettracoubertin

La plupart des couples adorent se raconter des histoires, penser que leur rencontre revêt un caractère exceptionnel, et ces innombrables unions qui se forment dans la banalité la plus totale sont souvent enrichies de détails offrant tout même une petite extase.

 

Nathalie et François se sont rencontrés dans la rue. C'est toujours délicat un homme qui aborde une femme. Elle se demande forcément : « est-ce qu'il ne passe pas son temps à faire ça ? » Les hommes disent souvent que c'est la première fois. A les écouter, ils sont soudainement frappés par une grâce inédite leur permettant de braver une timidité de toujours. Les  femmes répondent, d'une manière automatique qu'elle n'ont pas le temps. Nathalie ne dérogea pas à cette règle. C 'était idiot : elle n'avait  pas grand-chose à faire et aimait l'idée d'être abordée. Personne n'osait jamais. Elle s'était plusieurs fois posé la question : ai-je l'air trop boudeuse ou trop paresseuse ? Une de ses amies lui avait dit : personne ne t'arrête jamais, car tu as l'allure d'une femme poursuivie par le temps qui passe.

 

Quand un homme vient voir une inconnue, c'est pour lui dire de jolies choses. Existe-t-il, ce kamikaze masculin qui arrêterait une femme pour lui dire :  « Comment faites-vous pour porter ces chaussures ? C'est hideux ! Vous n'avez pas honte ? ». Qui pourrait dire ça ? Certainement pas François, sagement rangé du côté des compliments. Il tenta de définir la chose la moins définissable qui soit : le trouble. Pourquoi l'avait -il arrêtée elle ? Il s'agissait surtout de sa démarche. Il avait senti quelque chose de nouveau, de presque enfantin. Il émanait d'elle une sorte de naturel émouvant, une grâce dans le mouvement et il pensa : elle est exactement le genre de femme avait qui je voudrais partir en week-end. Alors, il prit son courage à deux mains surtout que pour lui c'était vraiment la première fois. Ici et maintenant, sur ce trottoir, ils se rencontraient. Une entrée en matière absolument classique, qui détermine souvent le début des choses qui le sont moins, par la suite. 

 

Il avait balbutié les premiers mots, et subitement tout était venu, d'une manière limpide. Elle accepta de prendre un café et il comprit qu'elle n'était pas du tout pressée. Il lui demanda ce qu'elle voulait boire. Son choix serait déterminant. Il pensa : si elle commande un décaféiné je me lève et je m'en vais. On n'avait pas le droit de boire un décaféiné à ce genre de rendez-vous. C'est la boisson la moins conviviale qui soit. Un thé, ce n'est guère mieux. A peine rencontrés et déjà installés dans une sorte de cocon un peu mou. On sent qu'on va passe des dimanche après-midi devant la télévision. Ou pire : chez les beaux-parents. Oui, le thé c'est incontestablement une ambiance de belle-famille. Alors quoi ? De l'alcool ? Non, ce n'est pas bien à cette heure-ci. On pourrait avoir peur d'une femme qui se met à boire comme ça, d'un coup. Même un verre de vin rouge ne passerait pas. François continuait d'attendre qu'elle choisisse ce qu'elle allait boire, et il poursuivait ainsi son analyse liquide de la première impression féminine. Que restait-il maintenant ? Le Coca-Cola, ou tout autre type de soda... non, pas possible, cela ne faisait pas du tout femme. Autant demander une paille aussi, tant qu'elle y était. Finalement, il se dit qu'un jus, ça serait bien. Oui un jus, c'est sympathique. C'est convivial et pas trop agressif. On sent la fille douce et équilibrée. Mais quel jus ? Mieux vaut esquiver les grands classiques : évitons la pomme ou l'orange, trop vu. Il faut être un tout peti peu original, sans être toutefois excentrique. La papaye ou la goyave, ça fait peur. Non, le mieux, c'est de choisir un entre-deux, comme l'abricot. Voilà, c'est ça. Le jus d'abricot, c'est parfait. Si elle choisit ça, je l'épouse, pensa François. A cet instant précis, Nathalie releva la tête de la carte, comme si elle revenait d'une longue réflexion. La même réflexion que venait de mener l'inconnu face à elle.

 - Je vais prendre un jus...

- … oui …. ?

- Un jus d'abricot, je crois. »

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Publié dans Le salut littéraire

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