Un fou ?, Guy de Maupassant

Publié le par lettracoubertin

Un fou ?

Quand on me dit: "Vous savez que Jacques Parent est mort fou dans une maison de santé", un frisson douloureux, un frisson de peur et d’angoisse me courut le long des os; et je le revis brusquement, ce grand garçon étrange, fou depuis longtemps peut-être, maniaque inquiétant, effrayant même.

C’était un homme de quarante ans, haut, maigre, un peu voûté, avec des yeux d’halluciné, des yeux noirs, si noirs qu’on ne distinguait pas la pupille, des yeux mobiles, rôdeurs, malades, hantés. Quel être singulier, troublant qui apportait, qui jetait un malaise autour de lui, un malaise vague, de l’âme, du corps, un de ces énervements incompréhensibles qui font croire à des influences surnaturelles.

Il avait un tic gênant: la manie de cacher ses mains. Presque jamais il ne les laissait errer, comme nous faisons tous sur les objets, sur les tables. Jamais il ne maniait les choses traînantes avec ce geste familier qu’ont presque tous les hommes. Jamais il ne les laissait nues, ses longues mains osseuses, fines, un peu fébriles.

Il les enfonçait dans ses poches, sous les revers de ses aisselles en croisant les bras. On eût dit qu’il avait peur qu’elles ne fissent, malgré lui, quelque besogne défendue, qu’elles n’accomplissent quelque action honteuse ou ridicule s’il les laissait libres et maîtresses de leurs mouvements.

Quand il était obligé de s’en servir pour tous les usages ordinaires de la vie, il le faisait par saccades brusques, par élans rapides du bras comme s’il n’eût pas voulu leur laisser le temps d’agir par elles-mêmes, de se refuser à sa volonté, d’exécuter autre chose. A table, il saisissait son verre, sa fourchette ou son couteau si vivement qu’on n’avait jamais le temps de prévoir ce qu’il voulait faire avant qu’il ne l’eût accompli.

Or, j’eus un soir l’explication de la surprenante maladie de son âme.

II venait passer de temps en temps quelques jours chez moi, à la campagne, et ce soir-là il me paraissait particulièrement agité!

Un orage montait dans le ciel, étouffant et noir, après une journée d’atroce chaleur. Aucun souffle d’air ne remuait les feuilles. Une vapeur chaude de four passait sur les visages, faisait haleter les poitrines. Je me sentais mal à l’aise, agité, et je voulus gagner mon lit.

Quand il me vit me lever pour partir, Jacques Parent me saisit le bras d’un geste effaré.

— Oh! non, reste encore un peu, me dit-il.

Je le regardai avec surprise en murmurant:

— C’est que cet orage me secoue les nerfs.

Il gémit, ou plutôt il cria:

— Et moi donc! Oh! reste, je te prie; je ne voudrais pas demeurer seul.

Il avait l’air affolé.

Je prononçai:

Qu’est-ce que tu as? Perds-tu la tête?

Et il balbutia:

— Oui, par moments, dans les soirs comme celui-ci, dans les soirs d’électricité... j’ai... j’ai... j’ai peur... j’ai peur de moi... tu ne me comprends pas? C’est que je suis doué d’un pouvoir... non... d’une puissance... non... d’une force... Enfin je ne sais pas dire ce que c’est, mais j’ai en moi une action magnétique si extraordinaire que j’ai peur, oui, j’ai peur de moi, comme je te le disais tout à l’heure!

Et il cachait, avec des frissons éperdus, ses mains vibrantes sous les revers de sa jaquette. Et moi-même je me sentis soudain tout tremblant d’une crainte confuse, puissante, horrible. J’avais envie de partir, de me sauver, de ne plus le voir, de ne plus voir son œil errant passer sur moi, puis s’enfuir, tourner autour du plafond, chercher quelque coin sombre de la pièce pour s’y fixer, comme s’il eût voulu cacher aussi son regard redoutable.

Je balbutiai:

— Tu ne m’avais jamais dit ça!

Il reprit:

— Est-ce que j’en parle à personne? Tiens, écoute, ce soir je ne puis me taire. Et j’aime mieux que tu saches tout; d’ailleurs, tu pourras me secourir.

Le magnétisme! Sais-tu ce que c’est? Non. Personne ne sait. On le constate pourtant. On le reconnaît, les médecins eux-mêmes le pratiquent; un des plus illustres, M. Charcot, le professe; donc, pas de doute, cela existe.

Un homme, un être a le pouvoir, effrayant et incompréhensible, d’endormir, par la force de sa volonté, un autre être, et, pendant qu’il dort, de lui voler sa pensée comme on volerait une bourse. Il lui vole sa pensée, c’est-à-dire son âme, l’âme, ce sanctuaire, ce secret du Moi, l’âme, ce fond de l’homme qu’on croyait impénétrable, l’âme, cet asile des inavouables idées, de tout ce qu’on cache, de tout ce qu’on aime, de tout ce qu’on veut celer à tous les humains, il l’ouvre, la viole, l’étale, la jette au public! N’est-ce pas atroce, criminel, infâme?

Pourquoi, comment cela se fait-il? Le sait-on? Mais que sait-on?

Tout est mystère. Nous ne communiquons avec les choses que par nos misérables sens, incomplets, infirmes, si faibles qu’ils ont à peine la puissance de constater ce qui nous entoure. Tout est mystère. Songe à la musique, cet art divin, cet art qui bouleverse l’âme, l’emporte, la grise, l’affole, qu’est-ce donc? Rien.

Tu ne me comprends pas? Ecoute. Deux corps se heurtent. L’air vibre. Ces vibrations sont plus ou moins nombreuses, plus ou moins rapides, plus ou moins fortes, selon la nature du choc. Or nous avons dans l’oreille une petite peau qui reçoit ces vibrations de l’air et les transmet au cerveau sous forme de son. Imagine qu’un verre d’eau se change en vin dans ta bouche. Le tympan accomplit cette incroyable métamorphose, ce surprenant miracle de changer le mouvement en son. Voilà.

La musique, cet art complexe et mystérieux, précis comme l’algèbre et vague comme un rêve, cet art fait de mathématiques et de brise, ne vient donc que de la propriété étrange d’une petite peau. Elle n’existerait point, cette peau, que le son non plus n’existerait pas, puisque par lui­même il n’est qu’une vibration. Sans l’oreille, devinerait-on la musique? Non. Eh bien! nous sommes entourés de choses que nous ne soupçonnerons jamais, parce que les organes nous manquent qui nous les révéleraient.

Le magnétisme est de celles-là peut-être. Nous ne pouvons que pressentir cette puissance, que tenter en tremblant ce voisinage des esprits, qu’entrevoir ce nouveau secret de la nature, parce que nous n’avons point en nous l’instrument révélateur.

Quant à moi... Quant à moi, je suis doué d’une puissance affreuse. On dirait un autre être enfermé en moi, qui veut sans cesse s’échapper, agir malgré moi, qui s’agite, me ronge, m’épuise. Quel est-il? Je ne sais pas, mais nous sommes deux dans mon pauvre corps, et c’est lui, l’autre, qui est souvent le plus fort, comme ce soir.

Je n’ai qu’à regarder les gens pour les engourdir comme si je leur avais versé de l’opium. Je n’ai qu’à étendre les mains pour produire des choses... des choses... terribles. Si tu savais? Oui. Si tu savais? Mon pouvoir ne s’étend pas seulement sur les hommes, mais aussi sur les animaux et même... sur les objets...

Cela me torture et m’épouvante. J’ai eu envie souvent de me crever les yeux et de me couper les poignets.

Mais je vais... je veux que tu saches tout. Tiens. Je vais te montrer cela... non pas sur des créatures humaines, c’est ce qu’on fait partout, mais sur... sur... des bêtes.

Appelle Mirza.

Il marchait à grands pas avec des airs d’halluciné, et il sortit ses mains cachées dans sa poitrine. Elles me semblèrent effrayantes comme s’il eût mis à nu deux épées.

Et je lui obéis machinalement, subjugué, vibrant de terreur et dévoré d’une sorte de désir impétueux de voir. J’ouvris la porte et je sifflai ma chienne qui couchait dans le vestibule. J’entendis aussitôt le bruit précipité de ses ongles sur les marches de l’escalier, et elle apparut, joyeuse, remuant la queue.

Puis je lui fis signe de se coucher sur un fauteuil; elle y sauta, et Jacques se mit à la caresser en la regardant.

D’abord, elle sembla inquiète; elle frissonnait, tournait la tête pour éviter l’œil fixe de l’homme, semblait agitée d’une crainte grandissante. Tout à coup, elle commença à trembler, comme tremblent les chiens. Tout son corps palpitait, secoué de longs frissons, et elle voulut s’enfuir. Mais il posa sa main sur le crâne de l’animal qui poussa, sous ce toucher, un de ces longs hurlements qu’on entend, la nuit, dans la campagne.

Je me sentais moi-même engourdi, étourdi, ainsi qu’on l’est lorsqu’on monte en barque. Je voyais se pencher les meubles, remuer les murs. Je balbutiai: "Assez, Jacques, assez." Mais il ne m’écoutait plus, il regardait Mirza d’une façon continue, effrayante. Elle fermait les yeux maintenant et laissait tomber sa tête comme on fait en s’endormant. Il se tourna vers moi.

— C’est fait, dit-il, vois maintenant.

Et jetant son mouchoir de l’autre côté de l’appartement, il cria: "Apporte!"

La bête alors se souleva et chancelant, trébuchant comme si elle eût été aveugle, remuant ses pattes comme les paralytiques remuent leurs jambes, elle s’en alla vers le linge qui faisait une tache blanche contre le mur. Elle essaya plusieurs fois de le prendre dans sa gueule, mais elle mordait à côté comme si elle ne l’eût pas vu. Elle le saisit enfin, et revint de la même allure ballottée de chien somnambule.

C’était une chose terrifiante à voir. Il commanda: "Couche-toi." Elle se coucha. Alors, lui touchant le front, il dit: "Un lièvre, pille, pille." Et la bête, toujours sur le flanc, essaya de courir, s’agita comme font les chiens qui rêvent, et poussa, sans ouvrir la gueule, des petits aboiements étranges, des aboiements de ventriloque.

Jacques semblait devenu fou. La sueur coulait de son front. Il cria: "Mords-le, mords ton maître." Elle eut deux ou trois soubresauts terribles. On eût juré qu’elle résistait, qu’elle luttait. Il répéta: "Mords­le." Alors, se levant, ma chienne s’en vint vers moi, et moi je reculais vers la muraille, frémissant d’épouvante, le pied levé pour la frapper, pour la repousser.

Mais Jacques ordonna: "Ici, tout de suite." Elle se retourna vers lui. Alors, de ses deux grandes mains, il se mit à lui frotter la tête comme s’il l’eût débarrassée de liens invisibles.

Mirza rouvrit les yeux: "C’est fini", dit-il.

Je n’osais point la toucher et je poussai la porte pour qu’elle s’en allât. Elle partit lentement, tremblante, épuisée, et j’entendis de nouveau ses griffes frapper les marches.

Mais Jacques revint vers moi: "Ce n’est pas tout. Ce qui m’effraie le plus, c’est ceci, tiens. Les objets m’obéissent."

Il y avait sur ma table une sorte de couteau-poignard dont je me servais pour couper les feuillets des livres. Il allongea sa main vers lui. Elle semblait ramper, s’approchait lentement; et tout d’un coup je vis, oui, je vis le couteau lui-même tressaillir, puis il remua, puis il glissa doucement, tout seul, sur le bois vers la main arrêtée qui l’attendait, et il vint se placer sous ses doigts.

Je me mis à crier de terreur. Je crus que je devenais fou moi-même, mais le son aigu de ma voix me calma soudain.

Jacques reprit:

— Tous les objets viennent ainsi vers moi. C’est pour cela que je cache mes mains. Qu’est cela? Du magnétisme, de l’électricité, de l’aimant? Je ne sais pas, mais c’est horrible.

Et comprends-tu pourquoi c’est horrible? Quand je suis seul, aussitôt que je suis seul, je ne puis m’empêcher d’attirer tout ce qui m’entoure.

Et je passe des jours entiers à changer des choses de place, ne me lassant jamais d’essayer ce pouvoir abominable, comme pour voir s’il ne m’a pas quitté.

Il avait enfoui ses grandes mains dans ses poches et il regardait dans la nuit. Un petit bruit, un frémissement léger semblait passer dans les arbres.

C’était la pluie qui commençait à tomber.

Je murmurai: "C’est effrayant!"

Il répéta: "C’est horrible."

Une rumeur accourut dans ce feuillage, comme un coup de vent. C’était l’averse, l’ondée épaisse, torrentielle.

Jacques se mit à respirer par grands souffles qui soulevaient sa poitrine.

— Laisse-moi, dit-il, la pluie va me calmer. Je désire être seul à présent.

 

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La main<br /> <br /> On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction, qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.<br /> <br /> M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.<br /> <br /> Plusieurs femmes s’étaient levées pour s’approcher et demeuraient debout, l’œil fixé sur la bouche rasée du magistrat d’où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l’avide et insatiable besoin d’épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.<br /> <br /> Une d’elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence :<br /> <br /> — C’est affreux. Cela touche au « surnaturel ». On ne saura jamais rien.<br /> <br /> Le magistrat se tourna vers elle :<br /> <br /> — Oui, madame, il est probable qu’on ne saura jamais rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d’employer, il n’a rien à faire ici. Nous sommes en présence d’un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l’entourent. Mais j’ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il a fallu l’abandonner d’ailleurs, faute de moyens de l’éclaircir.<br /> <br /> Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix n’en firent qu’une :<br /> <br /> — Oh ! dites-nous cela.<br /> <br /> M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d’instruction. Il reprit :<br /> <br /> — N’allez pas croire, au moins, que j’aie pu, même un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu’aux causes normales. Mais si, au lieu d’employer le mot « surnaturel » pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot « inexplicable », cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l’affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances préparatoires qui m’ont ému. Enfin, voici les faits :<br /> <br /> J’étais alors juge d’instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, couchée au bord d’un admirable golfe qu’entourent partout de hautes montagnes.<br /> <br /> Ce que j’avais surtout à poursuivre là-bas, c’étaient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de féroces, d’héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de vengeance qu’on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n’entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur la personne qui l’a faite, sur ses descendants et ses proches. J’avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins, j’avais la tête pleine de ces histoires.<br /> <br /> Or, j’appris un jour qu’un Anglais venait de louer pour plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille en passant.<br /> <br /> Bientôt tout le monde s’occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, s’exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.<br /> <br /> Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c’était un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques ; puis on affirma qu’il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait même des circonstances particulièrement horribles.<br /> <br /> Je voulus, en ma qualité de juge d’instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme ; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.<br /> <br /> Je me contentai donc de le surveiller de près ; mais on ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.<br /> <br /> Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient générales, je résolus d’essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.<br /> <br /> J’attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d’une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l’Anglais. Mon chien me la rapporta ; mais, prenant aussitôt le gibier, j’allai m’excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d’accepter l’oiseau mort.<br /> <br /> C’était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très large, une sorte d’hercule placide et poli. Il n’avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en un français accentué d’outre-Manche. Au bout d’un mois, nous avions causé ensemble cinq ou six fois.<br /> <br /> Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l’aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m’invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter.<br /> <br /> Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu’il aimait beaucoup cette pays, et cetterivage.<br /> <br /> Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d’un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta qu’il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant :<br /> <br /> — J’avé eu bôcoup d’aventures, oh ! yes.<br /> <br /> Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus curieux sur la chasse à l’hippopotame, au tigre, à l’éléphant et même la chasse au gorille.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Tous ces animaux sont redoutables.<br /> <br /> Il sourit :<br /> <br /> — Oh ! nô, le plus mauvais c’été l’homme.<br /> <br /> Il se mit à rire tout à fait, d’un bon rire de gros Anglais content :<br /> <br /> — J’avé beaucoup chassé l’homme aussi.<br /> <br /> Puis il parla d’armes, et il m’offrit d’entrer chez lui pour me montrer des fusils de divers systèmes.<br /> <br /> Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d’or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l’étoffe sombre, brillaient comme du feu.<br /> <br /> Il annonça :<br /> <br /> — C’été une drap japonaise.<br /> <br /> Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l’œil. Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je m’approchai : c’était une main, une main d’homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d’un coup de hache, vers le milieu de l’avant-bras.<br /> <br /> Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre mal propre, l’attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.<br /> <br /> Je demandai :<br /> <br /> — Qu’est-ce que cela ?<br /> <br /> L’Anglais répondit tranquillement :<br /> <br /> — C’été ma meilleur ennemi. Il vené d’Amérique. Il avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.<br /> <br /> Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque vengeance de sauvage.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Cet homme devait être très fort.<br /> <br /> L’Anglais prononça avec douceur :<br /> <br /> — Aoh yes ; mais je été plus fort que lui. J’avé mis cette chaîne pour le tenir.<br /> <br /> Je crus qu’il plaisantait. Je dis :<br /> <br /> — Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.<br /> <br /> Sir John Rowell reprit gravement :<br /> <br /> — Elle voulé toujours s’en aller. Cette chaîne été nécessaire.<br /> <br /> D’un coup d’œil rapide j’interrogeai son visage, me demandant :<br /> <br /> — Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant ?<br /> <br /> Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je parlai d’autre chose et j’admirai les fusils.<br /> <br /> Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d’une attaque.<br /> <br /> Je revins plusieurs fois chez lui. Puis je n’y allai plus. On s’était accoutumé à sa présence ; il était devenu indifférent à tous.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Une année entière s’écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon domestique me réveilla en m’annonçant que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit.<br /> <br /> Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l’Anglais avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d’abord cet homme, mais il était innocent.<br /> <br /> On ne put jamais trouver le coupable.<br /> <br /> En entrant dans le salon de sir John, j’aperçus du premier coup d’œil le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.<br /> <br /> Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait qu’une lutte terrible avait eu lieu.<br /> <br /> L’Anglais était mort étranglé ! Sa figure noire et gonflée, effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable ; il tenait entre ses dents serrées quelque chose ; et le cou, percé de cinq trous qu’on aurait dits faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.<br /> <br /> Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges paroles :<br /> <br /> — On dirait qu’il a été étranglé par un squelette.<br /> <br /> Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la place où j’avais vu jadis l’horrible main d’écorché. Elle n’y était plus. La chaîne, brisée, pendait.<br /> <br /> Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième phalange.<br /> <br /> Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte n’avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s’étaient pas réveillés.<br /> <br /> Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:<br /> <br /> Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de lettres, brûlées à mesure.<br /> <br /> Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment, à l’heure même du crime.<br /> <br /> Il se couchait fort tard et s’enfermait avec soin. Il avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s’il se fût querellé avec quelqu’un.<br /> <br /> Cette nuit-là, par hasard, il n’avait fait aucun bruit, et c’est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.<br /> <br /> Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute l’île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien.<br /> <br /> Or, une nuit, trois mois après le crime, j’eus un affreux cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l’horrible main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des pattes.<br /> <br /> Le lendemain, on me l’apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on n’avait pu découvrir sa famille. L’index manquait.<br /> <br /> Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d’elles s’écria :<br /> <br /> — Mais ce n’est pas un dénouement cela, ni une explication ! Nous n’allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s’était passé, selon vous.<br /> <br /> Le magistrat sourit avec sévérité :<br /> <br /> — Oh ! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n’était pas mort, qu’il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je n’ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C’est là une sorte de vendetta.<br /> <br /> Une des femmes murmura :<br /> <br /> — Non, ça ne doit pas être ainsi.<br /> <br /> Et le juge d’instruction, souriant toujours, conclut :<br /> <br /> — Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pasLa main<br /> <br /> On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction, qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.<br /> <br /> M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.<br /> <br /> Plusieurs femmes s’étaient levées pour s’approcher et demeuraient debout, l’œil fixé sur la bouche rasée du magistrat d’où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l’avide et insatiable besoin d’épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.<br /> <br /> Une d’elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence :<br /> <br /> — C’est affreux. Cela touche au « surnaturel ». On ne saura jamais rien.<br /> <br /> Le magistrat se tourna vers elle :<br /> <br /> — Oui, madame, il est probable qu’on ne saura jamais rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d’employer, il n’a rien à faire ici. Nous sommes en présence d’un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l’entourent. Mais j’ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il a fallu l’abandonner d’ailleurs, faute de moyens de l’éclaircir.<br /> <br /> Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix n’en firent qu’une :<br /> <br /> — Oh ! dites-nous cela.<br /> <br /> M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d’instruction. Il reprit :<br /> <br /> — N’allez pas croire, au moins, que j’aie pu, même un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu’aux causes normales. Mais si, au lieu d’employer le mot « surnaturel » pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot « inexplicable », cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l’affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances préparatoires qui m’ont ému. Enfin, voici les faits :<br /> <br /> J’étais alors juge d’instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, couchée au bord d’un admirable golfe qu’entourent partout de hautes montagnes.<br /> <br /> Ce que j’avais surtout à poursuivre là-bas, c’étaient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de féroces, d’héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de vengeance qu’on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n’entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur la personne qui l’a faite, sur ses descendants et ses proches. J’avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins, j’avais la tête pleine de ces histoires.<br /> <br /> Or, j’appris un jour qu’un Anglais venait de louer pour plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille en passant.<br /> <br /> Bientôt tout le monde s’occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, s’exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.<br /> <br /> Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c’était un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques ; puis on affirma qu’il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait même des circonstances particulièrement horribles.<br /> <br /> Je voulus, en ma qualité de juge d’instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme ; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.<br /> <br /> Je me contentai donc de le surveiller de près ; mais on ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.<br /> <br /> Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient générales, je résolus d’essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.<br /> <br /> J’attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d’une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l’Anglais. Mon chien me la rapporta ; mais, prenant aussitôt le gibier, j’allai m’excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d’accepter l’oiseau mort.<br /> <br /> C’était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très large, une sorte d’hercule placide et poli. Il n’avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en un français accentué d’outre-Manche. Au bout d’un mois, nous avions causé ensemble cinq ou six fois.<br /> <br /> Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l’aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m’invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter.<br /> <br /> Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu’il aimait beaucoup cette pays, et cetterivage.<br /> <br /> Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d’un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta qu’il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant :<br /> <br /> — J’avé eu bôcoup d’aventures, oh ! yes.<br /> <br /> Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus curieux sur la chasse à l’hippopotame, au tigre, à l’éléphant et même la chasse au gorille.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Tous ces animaux sont redoutables.<br /> <br /> Il sourit :<br /> <br /> — Oh ! nô, le plus mauvais c’été l’homme.<br /> <br /> Il se mit à rire tout à fait, d’un bon rire de gros Anglais content :<br /> <br /> — J’avé beaucoup chassé l’homme aussi.<br /> <br /> Puis il parla d’armes, et il m’offrit d’entrer chez lui pour me montrer des fusils de divers systèmes.<br /> <br /> Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d’or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l’étoffe sombre, brillaient comme du feu.<br /> <br /> Il annonça :<br /> <br /> — C’été une drap japonaise.<br /> <br /> Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l’œil. Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je m’approchai : c’était une main, une main d’homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d’un coup de hache, vers le milieu de l’avant-bras.<br /> <br /> Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre mal propre, l’attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.<br /> <br /> Je demandai :<br /> <br /> — Qu’est-ce que cela ?<br /> <br /> L’Anglais répondit tranquillement :<br /> <br /> — C’été ma meilleur ennemi. Il vené d’Amérique. Il avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.<br /> <br /> Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque vengeance de sauvage.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Cet homme devait être très fort.<br /> <br /> L’Anglais prononça avec douceur :<br /> <br /> — Aoh yes ; mais je été plus fort que lui. J’avé mis cette chaîne pour le tenir.<br /> <br /> Je crus qu’il plaisantait. Je dis :<br /> <br /> — Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.<br /> <br /> Sir John Rowell reprit gravement :<br /> <br /> — Elle voulé toujours s’en aller. Cette chaîne été nécessaire.<br /> <br /> D’un coup d’œil rapide j’interrogeai son visage, me demandant :<br /> <br /> — Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant ?<br /> <br /> Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je parlai d’autre chose et j’admirai les fusils.<br /> <br /> Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d’une attaque.<br /> <br /> Je revins plusieurs fois chez lui. Puis je n’y allai plus. On s’était accoutumé à sa présence ; il était devenu indifférent à tous.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Une année entière s’écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon domestique me réveilla en m’annonçant que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit.<br /> <br /> Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l’Anglais avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d’abord cet homme, mais il était innocent.<br /> <br /> On ne put jamais trouver le coupable.<br /> <br /> En entrant dans le salon de sir John, j’aperçus du premier coup d’œil le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.<br /> <br /> Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait qu’une lutte terrible avait eu lieu.<br /> <br /> L’Anglais était mort étranglé ! Sa figure noire et gonflée, effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable ; il tenait entre ses dents serrées quelque chose ; et le cou, percé de cinq trous qu’on aurait dits faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.<br /> <br /> Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges paroles :<br /> <br /> — On dirait qu’il a été étranglé par un squelette.<br /> <br /> Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la place où j’avais vu jadis l’horrible main d’écorché. Elle n’y était plus. La chaîne, brisée, pendait.<br /> <br /> Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième phalange.<br /> <br /> Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte n’avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s’étaient pas réveillés.<br /> <br /> Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:<br /> <br /> Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de lettres, brûlées à mesure.<br /> <br /> Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment, à l’heure même du crime.<br /> <br /> Il se couchait fort tard et s’enfermait avec soin. Il avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s’il se fût querellé avec quelqu’un.<br /> <br /> Cette nuit-là, par hasard, il n’avait fait aucun bruit, et c’est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.<br /> <br /> Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute l’île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien.<br /> <br /> Or, une nuit, trois mois après le crime, j’eus un affreux cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l’horrible main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des pattes.<br /> <br /> Le lendemain, on me l’apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on n’avait pu découvrir sa famille. L’index manquait.<br /> <br /> Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d’elles s’écria :<br /> <br /> — Mais ce n’est pas un dénouement cela, ni une explication ! Nous n’allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s’était passé, selon vous.<br /> <br /> Le magistrat sourit avec sévérité :<br /> <br /> — Oh ! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n’était pas mort, qu’il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je n’ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C’est là une sorte de vendetta.<br /> <br /> Une des femmes murmura :<br /> <br /> — Non, ça ne doit pas être ainsi.<br /> <br /> Et le juge d’instruction, souriant toujours, conclut :<br /> <br /> — Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pasLa main<br /> <br /> On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction, qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.<br /> <br /> M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.<br /> <br /> Plusieurs femmes s’étaient levées pour s’approcher et demeuraient debout, l’œil fixé sur la bouche rasée du magistrat d’où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l’avide et insatiable besoin d’épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.<br /> <br /> Une d’elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence :<br /> <br /> — C’est affreux. Cela touche au « surnaturel ». On ne saura jamais rien.<br /> <br /> Le magistrat se tourna vers elle :<br /> <br /> — Oui, madame, il est probable qu’on ne saura jamais rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d’employer, il n’a rien à faire ici. Nous sommes en présence d’un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l’entourent. Mais j’ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il a fallu l’abandonner d’ailleurs, faute de moyens de l’éclaircir.<br /> <br /> Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix n’en firent qu’une :<br /> <br /> — Oh ! dites-nous cela.<br /> <br /> M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d’instruction. Il reprit :<br /> <br /> — N’allez pas croire, au moins, que j’aie pu, même un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu’aux causes normales. Mais si, au lieu d’employer le mot « surnaturel » pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot « inexplicable », cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l’affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances préparatoires qui m’ont ému. Enfin, voici les faits :<br /> <br /> J’étais alors juge d’instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, couchée au bord d’un admirable golfe qu’entourent partout de hautes montagnes.<br /> <br /> Ce que j’avais surtout à poursuivre là-bas, c’étaient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de féroces, d’héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de vengeance qu’on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n’entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur la personne qui l’a faite, sur ses descendants et ses proches. J’avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins, j’avais la tête pleine de ces histoires.<br /> <br /> Or, j’appris un jour qu’un Anglais venait de louer pour plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille en passant.<br /> <br /> Bientôt tout le monde s’occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, s’exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.<br /> <br /> Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c’était un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques ; puis on affirma qu’il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait même des circonstances particulièrement horribles.<br /> <br /> Je voulus, en ma qualité de juge d’instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme ; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.<br /> <br /> Je me contentai donc de le surveiller de près ; mais on ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.<br /> <br /> Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient générales, je résolus d’essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.<br /> <br /> J’attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d’une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l’Anglais. Mon chien me la rapporta ; mais, prenant aussitôt le gibier, j’allai m’excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d’accepter l’oiseau mort.<br /> <br /> C’était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très large, une sorte d’hercule placide et poli. Il n’avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en un français accentué d’outre-Manche. Au bout d’un mois, nous avions causé ensemble cinq ou six fois.<br /> <br /> Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l’aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m’invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter.<br /> <br /> Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu’il aimait beaucoup cette pays, et cetterivage.<br /> <br /> Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d’un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta qu’il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant :<br /> <br /> — J’avé eu bôcoup d’aventures, oh ! yes.<br /> <br /> Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus curieux sur la chasse à l’hippopotame, au tigre, à l’éléphant et même la chasse au gorille.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Tous ces animaux sont redoutables.<br /> <br /> Il sourit :<br /> <br /> — Oh ! nô, le plus mauvais c’été l’homme.<br /> <br /> Il se mit à rire tout à fait, d’un bon rire de gros Anglais content :<br /> <br /> — J’avé beaucoup chassé l’homme aussi.<br /> <br /> Puis il parla d’armes, et il m’offrit d’entrer chez lui pour me montrer des fusils de divers systèmes.<br /> <br /> Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d’or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l’étoffe sombre, brillaient comme du feu.<br /> <br /> Il annonça :<br /> <br /> — C’été une drap japonaise.<br /> <br /> Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l’œil. Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je m’approchai : c’était une main, une main d’homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d’un coup de hache, vers le milieu de l’avant-bras.<br /> <br /> Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre mal propre, l’attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.<br /> <br /> Je demandai :<br /> <br /> — Qu’est-ce que cela ?<br /> <br /> L’Anglais répondit tranquillement :<br /> <br /> — C’été ma meilleur ennemi. Il vené d’Amérique. Il avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.<br /> <br /> Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque vengeance de sauvage.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Cet homme devait être très fort.<br /> <br /> L’Anglais prononça avec douceur :<br /> <br /> — Aoh yes ; mais je été plus fort que lui. J’avé mis cette chaîne pour le tenir.<br /> <br /> Je crus qu’il plaisantait. Je dis :<br /> <br /> — Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.<br /> <br /> Sir John Rowell reprit gravement :<br /> <br /> — Elle voulé toujours s’en aller. Cette chaîne été nécessaire.<br /> <br /> D’un coup d’œil rapide j’interrogeai son visage, me demandant :<br /> <br /> — Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant ?<br /> <br /> Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je parlai d’autre chose et j’admirai les fusils.<br /> <br /> Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d’une attaque.<br /> <br /> Je revins plusieurs fois chez lui. Puis je n’y allai plus. On s’était accoutumé à sa présence ; il était devenu indifférent à tous.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Une année entière s’écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon domestique me réveilla en m’annonçant que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit.<br /> <br /> Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l’Anglais avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d’abord cet homme, mais il était innocent.<br /> <br /> On ne put jamais trouver le coupable.<br /> <br /> En entrant dans le salon de sir John, j’aperçus du premier coup d’œil le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.<br /> <br /> Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait qu’une lutte terrible avait eu lieu.<br /> <br /> L’Anglais était mort étranglé ! Sa figure noire et gonflée, effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable ; il tenait entre ses dents serrées quelque chose ; et le cou, percé de cinq trous qu’on aurait dits faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.<br /> <br /> Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges paroles :<br /> <br /> — On dirait qu’il a été étranglé par un squelette.<br /> <br /> Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la place où j’avais vu jadis l’horrible main d’écorché. Elle n’y était plus. La chaîne, brisée, pendait.<br /> <br /> Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième phalange.<br /> <br /> Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte n’avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s’étaient pas réveillés.<br /> <br /> Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:<br /> <br /> Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de lettres, brûlées à mesure.<br /> <br /> Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment, à l’heure même du crime.<br /> <br /> Il se couchait fort tard et s’enfermait avec soin. Il avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s’il se fût querellé avec quelqu’un.<br /> <br /> Cette nuit-là, par hasard, il n’avait fait aucun bruit, et c’est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.<br /> <br /> Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute l’île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien.<br /> <br /> Or, une nuit, trois mois après le crime, j’eus un affreux cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l’horrible main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des pattes.<br /> <br /> Le lendemain, on me l’apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on n’avait pu découvrir sa famille. L’index manquait.<br /> <br /> Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d’elles s’écria :<br /> <br /> — Mais ce n’est pas un dénouement cela, ni une explication ! Nous n’allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s’était passé, selon vous.<br /> <br /> Le magistrat sourit avec sévérité :<br /> <br /> — Oh ! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n’était pas mort, qu’il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je n’ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C’est là une sorte de vendetta.<br /> <br /> Une des femmes murmura :<br /> <br /> — Non, ça ne doit pas être ainsi.<br /> <br /> Et le juge d’instruction, souriant toujours, conclut :<br /> <br /> — Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pasLa main<br /> <br /> On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction, qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.<br /> <br /> M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.<br /> <br /> Plusieurs femmes s’étaient levées pour s’approcher et demeuraient debout, l’œil fixé sur la bouche rasée du magistrat d’où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l’avide et insatiable besoin d’épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.<br /> <br /> Une d’elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence :<br /> <br /> — C’est affreux. Cela touche au « surnaturel ». On ne saura jamais rien.<br /> <br /> Le magistrat se tourna vers elle :<br /> <br /> — Oui, madame, il est probable qu’on ne saura jamais rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d’employer, il n’a rien à faire ici. Nous sommes en présence d’un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l’entourent. Mais j’ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il a fallu l’abandonner d’ailleurs, faute de moyens de l’éclaircir.<br /> <br /> Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix n’en firent qu’une :<br /> <br /> — Oh ! dites-nous cela.<br /> <br /> M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d’instruction. Il reprit :<br /> <br /> — N’allez pas croire, au moins, que j’aie pu, même un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu’aux causes normales. Mais si, au lieu d’employer le mot « surnaturel » pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot « inexplicable », cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l’affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances préparatoires qui m’ont ému. Enfin, voici les faits :<br /> <br /> J’étais alors juge d’instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, couchée au bord d’un admirable golfe qu’entourent partout de hautes montagnes.<br /> <br /> Ce que j’avais surtout à poursuivre là-bas, c’étaient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de féroces, d’héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de vengeance qu’on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n’entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur la personne qui l’a faite, sur ses descendants et ses proches. J’avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins, j’avais la tête pleine de ces histoires.<br /> <br /> Or, j’appris un jour qu’un Anglais venait de louer pour plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille en passant.<br /> <br /> Bientôt tout le monde s’occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, s’exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.<br /> <br /> Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c’était un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques ; puis on affirma qu’il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait même des circonstances particulièrement horribles.<br /> <br /> Je voulus, en ma qualité de juge d’instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme ; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.<br /> <br /> Je me contentai donc de le surveiller de près ; mais on ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.<br /> <br /> Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient générales, je résolus d’essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.<br /> <br /> J’attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d’une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l’Anglais. Mon chien me la rapporta ; mais, prenant aussitôt le gibier, j’allai m’excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d’accepter l’oiseau mort.<br /> <br /> C’était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très large, une sorte d’hercule placide et poli. Il n’avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en un français accentué d’outre-Manche. Au bout d’un mois, nous avions causé ensemble cinq ou six fois.<br /> <br /> Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l’aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m’invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter.<br /> <br /> Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu’il aimait beaucoup cette pays, et cetterivage.<br /> <br /> Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d’un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta qu’il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant :<br /> <br /> — J’avé eu bôcoup d’aventures, oh ! yes.<br /> <br /> Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus curieux sur la chasse à l’hippopotame, au tigre, à l’éléphant et même la chasse au gorille.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Tous ces animaux sont redoutables.<br /> <br /> Il sourit :<br /> <br /> — Oh ! nô, le plus mauvais c’été l’homme.<br /> <br /> Il se mit à rire tout à fait, d’un bon rire de gros Anglais content :<br /> <br /> — J’avé beaucoup chassé l’homme aussi.<br /> <br /> Puis il parla d’armes, et il m’offrit d’entrer chez lui pour me montrer des fusils de divers systèmes.<br /> <br /> Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d’or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l’étoffe sombre, brillaient comme du feu.<br /> <br /> Il annonça :<br /> <br /> — C’été une drap japonaise.<br /> <br /> Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l’œil. Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je m’approchai : c’était une main, une main d’homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d’un coup de hache, vers le milieu de l’avant-bras.<br /> <br /> Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre mal propre, l’attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.<br /> <br /> Je demandai :<br /> <br /> — Qu’est-ce que cela ?<br /> <br /> L’Anglais répondit tranquillement :<br /> <br /> — C’été ma meilleur ennemi. Il vené d’Amérique. Il avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.<br /> <br /> Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque vengeance de sauvage.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Cet homme devait être très fort.<br /> <br /> L’Anglais prononça avec douceur :<br /> <br /> — Aoh yes ; mais je été plus fort que lui. J’avé mis cette chaîne pour le tenir.<br /> <br /> Je crus qu’il plaisantait. Je dis :<br /> <br /> — Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.<br /> <br /> Sir John Rowell reprit gravement :<br /> <br /> — Elle voulé toujours s’en aller. Cette chaîne été nécessaire.<br /> <br /> D’un coup d’œil rapide j’interrogeai son visage, me demandant :<br /> <br /> — Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant ?<br /> <br /> Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je parlai d’autre chose et j’admirai les fusils.<br /> <br /> Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d’une attaque.<br /> <br /> Je revins plusieurs fois chez lui. Puis je n’y allai plus. On s’était accoutumé à sa présence ; il était devenu indifférent à tous.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Une année entière s’écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon domestique me réveilla en m’annonçant que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit.<br /> <br /> Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l’Anglais avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d’abord cet homme, mais il était innocent.<br /> <br /> On ne put jamais trouver le coupable.<br /> <br /> En entrant dans le salon de sir John, j’aperçus du premier coup d’œil le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.<br /> <br /> Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait qu’une lutte terrible avait eu lieu.<br /> <br /> L’Anglais était mort étranglé ! Sa figure noire et gonflée, effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable ; il tenait entre ses dents serrées quelque chose ; et le cou, percé de cinq trous qu’on aurait dits faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.<br /> <br /> Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges paroles :<br /> <br /> — On dirait qu’il a été étranglé par un squelette.<br /> <br /> Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la place où j’avais vu jadis l’horrible main d’écorché. Elle n’y était plus. La chaîne, brisée, pendait.<br /> <br /> Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième phalange.<br /> <br /> Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte n’avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s’étaient pas réveillés.<br /> <br /> Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:<br /> <br /> Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de lettres, brûlées à mesure.<br /> <br /> Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment, à l’heure même du crime.<br /> <br /> Il se couchait fort tard et s’enfermait avec soin. Il avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s’il se fût querellé avec quelqu’un.<br /> <br /> Cette nuit-là, par hasard, il n’avait fait aucun bruit, et c’est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.<br /> <br /> Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute l’île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien.<br /> <br /> Or, une nuit, trois mois après le crime, j’eus un affreux cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l’horrible main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des pattes.<br /> <br /> Le lendemain, on me l’apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on n’avait pu découvrir sa famille. L’index manquait.<br /> <br /> Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d’elles s’écria :<br /> <br /> — Mais ce n’est pas un dénouement cela, ni une explication ! Nous n’allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s’était passé, selon vous.<br /> <br /> Le magistrat sourit avec sévérité :<br /> <br /> — Oh ! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n’était pas mort, qu’il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je n’ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C’est là une sorte de vendetta.<br /> <br /> Une des femmes murmura :<br /> <br /> — Non, ça ne doit pas être ainsi.<br /> <br /> Et le juge d’instruction, souriant toujours, conclut :<br /> <br /> — Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pasLa main<br /> <br /> On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction, qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.<br /> <br /> M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.<br /> <br /> Plusieurs femmes s’étaient levées pour s’approcher et demeuraient debout, l’œil fixé sur la bouche rasée du magistrat d’où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l’avide et insatiable besoin d’épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.<br /> <br /> Une d’elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence :<br /> <br /> — C’est affreux. Cela touche au « surnaturel ». On ne saura jamais rien.<br /> <br /> Le magistrat se tourna vers elle :<br /> <br /> — Oui, madame, il est probable qu’on ne saura jamais rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d’employer, il n’a rien à faire ici. Nous sommes en présence d’un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l’entourent. Mais j’ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il a fallu l’abandonner d’ailleurs, faute de moyens de l’éclaircir.<br /> <br /> Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix n’en firent qu’une :<br /> <br /> — Oh ! dites-nous cela.<br /> <br /> M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d’instruction. Il reprit :<br /> <br /> — N’allez pas croire, au moins, que j’aie pu, même un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu’aux causes normales. Mais si, au lieu d’employer le mot « surnaturel » pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot « inexplicable », cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l’affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances préparatoires qui m’ont ému. Enfin, voici les faits :<br /> <br /> J’étais alors juge d’instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, couchée au bord d’un admirable golfe qu’entourent partout de hautes montagnes.<br /> <br /> Ce que j’avais surtout à poursuivre là-bas, c’étaient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de féroces, d’héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de vengeance qu’on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n’entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur la personne qui l’a faite, sur ses descendants et ses proches. J’avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins, j’avais la tête pleine de ces histoires.<br /> <br /> Or, j’appris un jour qu’un Anglais venait de louer pour plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille en passant.<br /> <br /> Bientôt tout le monde s’occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, s’exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.<br /> <br /> Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c’était un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques ; puis on affirma qu’il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait même des circonstances particulièrement horribles.<br /> <br /> Je voulus, en ma qualité de juge d’instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme ; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.<br /> <br /> Je me contentai donc de le surveiller de près ; mais on ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.<br /> <br /> Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient générales, je résolus d’essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.<br /> <br /> J’attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d’une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l’Anglais. Mon chien me la rapporta ; mais, prenant aussitôt le gibier, j’allai m’excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d’accepter l’oiseau mort.<br /> <br /> C’était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très large, une sorte d’hercule placide et poli. Il n’avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en un français accentué d’outre-Manche. Au bout d’un mois, nous avions causé ensemble cinq ou six fois.<br /> <br /> Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l’aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m’invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter.<br /> <br /> Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu’il aimait beaucoup cette pays, et cetterivage.<br /> <br /> Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d’un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta qu’il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant :<br /> <br /> — J’avé eu bôcoup d’aventures, oh ! yes.<br /> <br /> Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus curieux sur la chasse à l’hippopotame, au tigre, à l’éléphant et même la chasse au gorille.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Tous ces animaux sont redoutables.<br /> <br /> Il sourit :<br /> <br /> — Oh ! nô, le plus mauvais c’été l’homme.<br /> <br /> Il se mit à rire tout à fait, d’un bon rire de gros Anglais content :<br /> <br /> — J’avé beaucoup chassé l’homme aussi.<br /> <br /> Puis il parla d’armes, et il m’offrit d’entrer chez lui pour me montrer des fusils de divers systèmes.<br /> <br /> Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d’or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l’étoffe sombre, brillaient comme du feu.<br /> <br /> Il annonça :<br /> <br /> — C’été une drap japonaise.<br /> <br /> Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l’œil. Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je m’approchai : c’était une main, une main d’homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d’un coup de hache, vers le milieu de l’avant-bras.<br /> <br /> Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre mal propre, l’attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.<br /> <br /> Je demandai :<br /> <br /> — Qu’est-ce que cela ?<br /> <br /> L’Anglais répondit tranquillement :<br /> <br /> — C’été ma meilleur ennemi. Il vené d’Amérique. Il avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.<br /> <br /> Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque vengeance de sauvage.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Cet homme devait être très fort.<br /> <br /> L’Anglais prononça avec douceur :<br /> <br /> — Aoh yes ; mais je été plus fort que lui. J’avé mis cette chaîne pour le tenir.<br /> <br /> Je crus qu’il plaisantait. Je dis :<br /> <br /> — Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.<br /> <br /> Sir John Rowell reprit gravement :<br /> <br /> — Elle voulé toujours s’en aller. Cette chaîne été nécessaire.<br /> <br /> D’un coup d’œil rapide j’interrogeai son visage, me demandant :<br /> <br /> — Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant ?<br /> <br /> Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je parlai d’autre chose et j’admirai les fusils.<br /> <br /> Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d’une attaque.<br /> <br /> Je revins plusieurs fois chez lui. Puis je n’y allai plus. On s’était accoutumé à sa présence ; il était devenu indifférent à tous.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Une année entière s’écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon domestique me réveilla en m’annonçant que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit.<br /> <br /> Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l’Anglais avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d’abord cet homme, mais il était innocent.<br /> <br /> On ne put jamais trouver le coupable.<br /> <br /> En entrant dans le salon de sir John, j’aperçus du premier coup d’œil le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.<br /> <br /> Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait qu’une lutte terrible avait eu lieu.<br /> <br /> L’Anglais était mort étranglé ! Sa figure noire et gonflée, effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable ; il tenait entre ses dents serrées quelque chose ; et le cou, percé de cinq trous qu’on aurait dits faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.<br /> <br /> Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges paroles :<br /> <br /> — On dirait qu’il a été étranglé par un squelette.<br /> <br /> Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la place où j’avais vu jadis l’horrible main d’écorché. Elle n’y était plus. La chaîne, brisée, pendait.<br /> <br /> Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième phalange.<br /> <br /> Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte n’avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s’étaient pas réveillés.<br /> <br /> Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:<br /> <br /> Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de lettres, brûlées à mesure.<br /> <br /> Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment, à l’heure même du crime.<br /> <br /> Il se couchait fort tard et s’enfermait avec soin. Il avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s’il se fût querellé avec quelqu’un.<br /> <br /> Cette nuit-là, par hasard, il n’avait fait aucun bruit, et c’est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.<br /> <br /> Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute l’île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien.<br /> <br /> Or, une nuit, trois mois après le crime, j’eus un affreux cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l’horrible main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des pattes.<br /> <br /> Le lendemain, on me l’apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on n’avait pu découvrir sa famille. L’index manquait.<br /> <br /> Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d’elles s’écria :<br /> <br /> — Mais ce n’est pas un dénouement cela, ni une explication ! Nous n’allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s’était passé, selon vous.<br /> <br /> Le magistrat sourit avec sévérité :<br /> <br /> — Oh ! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n’était pas mort, qu’il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je n’ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C’est là une sorte de vendetta.<br /> <br /> Une des femmes murmura :<br /> <br /> — Non, ça ne doit pas être ainsi.<br /> <br /> Et le juge d’instruction, souriant toujours, conclut :<br /> <br /> — Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pasLa main<br /> <br /> On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction, qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.<br /> <br /> M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.<br /> <br /> Plusieurs femmes s’étaient levées pour s’approcher et demeuraient debout, l’œil fixé sur la bouche rasée du magistrat d’où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l’avide et insatiable besoin d’épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.<br /> <br /> Une d’elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence :<br /> <br /> — C’est affreux. Cela touche au « surnaturel ». On ne saura jamais rien.<br /> <br /> Le magistrat se tourna vers elle :<br /> <br /> — Oui, madame, il est probable qu’on ne saura jamais rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d’employer, il n’a rien à faire ici. Nous sommes en présence d’un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l’en
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La main<br /> <br /> On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction, qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.<br /> <br /> M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.<br /> <br /> Plusieurs femmes s’étaient levées pour s’approcher et demeuraient debout, l’œil fixé sur la bouche rasée du magistrat d’où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l’avide et insatiable besoin d’épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.<br /> <br /> Une d’elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence :<br /> <br /> — C’est affreux. Cela touche au « surnaturel ». On ne saura jamais rien.<br /> <br /> Le magistrat se tourna vers elle :<br /> <br /> — Oui, madame, il est probable qu’on ne saura jamais rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d’employer, il n’a rien à faire ici. Nous sommes en présence d’un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l’entourent. Mais j’ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il a fallu l’abandonner d’ailleurs, faute de moyens de l’éclaircir.<br /> <br /> Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix n’en firent qu’une :<br /> <br /> — Oh ! dites-nous cela.<br /> <br /> M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d’instruction. Il reprit :<br /> <br /> — N’allez pas croire, au moins, que j’aie pu, même un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu’aux causes normales. Mais si, au lieu d’employer le mot « surnaturel » pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot « inexplicable », cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l’affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances préparatoires qui m’ont ému. Enfin, voici les faits :<br /> <br /> J’étais alors juge d’instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, couchée au bord d’un admirable golfe qu’entourent partout de hautes montagnes.<br /> <br /> Ce que j’avais surtout à poursuivre là-bas, c’étaient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de féroces, d’héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de vengeance qu’on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n’entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur la personne qui l’a faite, sur ses descendants et ses proches. J’avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins, j’avais la tête pleine de ces histoires.<br /> <br /> Or, j’appris un jour qu’un Anglais venait de louer pour plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille en passant.<br /> <br /> Bientôt tout le monde s’occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, s’exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.<br /> <br /> Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c’était un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques ; puis on affirma qu’il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait même des circonstances particulièrement horribles.<br /> <br /> Je voulus, en ma qualité de juge d’instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme ; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.<br /> <br /> Je me contentai donc de le surveiller de près ; mais on ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.<br /> <br /> Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient générales, je résolus d’essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.<br /> <br /> J’attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d’une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l’Anglais. Mon chien me la rapporta ; mais, prenant aussitôt le gibier, j’allai m’excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d’accepter l’oiseau mort.<br /> <br /> C’était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très large, une sorte d’hercule placide et poli. Il n’avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en un français accentué d’outre-Manche. Au bout d’un mois, nous avions causé ensemble cinq ou six fois.<br /> <br /> Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l’aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m’invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter.<br /> <br /> Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu’il aimait beaucoup cette pays, et cetterivage.<br /> <br /> Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d’un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta qu’il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant :<br /> <br /> — J’avé eu bôcoup d’aventures, oh ! yes.<br /> <br /> Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus curieux sur la chasse à l’hippopotame, au tigre, à l’éléphant et même la chasse au gorille.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Tous ces animaux sont redoutables.<br /> <br /> Il sourit :<br /> <br /> — Oh ! nô, le plus mauvais c’été l’homme.<br /> <br /> Il se mit à rire tout à fait, d’un bon rire de gros Anglais content :<br /> <br /> — J’avé beaucoup chassé l’homme aussi.<br /> <br /> Puis il parla d’armes, et il m’offrit d’entrer chez lui pour me montrer des fusils de divers systèmes.<br /> <br /> Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d’or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l’étoffe sombre, brillaient comme du feu.<br /> <br /> Il annonça :<br /> <br /> — C’été une drap japonaise.<br /> <br /> Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l’œil. Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je m’approchai : c’était une main, une main d’homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d’un coup de hache, vers le milieu de l’avant-bras.<br /> <br /> Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre mal propre, l’attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.<br /> <br /> Je demandai :<br /> <br /> — Qu’est-ce que cela ?<br /> <br /> L’Anglais répondit tranquillement :<br /> <br /> — C’été ma meilleur ennemi. Il vené d’Amérique. Il avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.<br /> <br /> Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque vengeance de sauvage.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Cet homme devait être très fort.<br /> <br /> L’Anglais prononça avec douceur :<br /> <br /> — Aoh yes ; mais je été plus fort que lui. J’avé mis cette chaîne pour le tenir.<br /> <br /> Je crus qu’il plaisantait. Je dis :<br /> <br /> — Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.<br /> <br /> Sir John Rowell reprit gravement :<br /> <br /> — Elle voulé toujours s’en aller. Cette chaîne été nécessaire.<br /> <br /> D’un coup d’œil rapide j’interrogeai son visage, me demandant :<br /> <br /> — Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant ?<br /> <br /> Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je parlai d’autre chose et j’admirai les fusils.<br /> <br /> Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d’une attaque.<br /> <br /> Je revins plusieurs fois chez lui. Puis je n’y allai plus. On s’était accoutumé à sa présence ; il était devenu indifférent à tous.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Une année entière s’écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon domestique me réveilla en m’annonçant que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit.<br /> <br /> Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l’Anglais avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d’abord cet homme, mais il était innocent.<br /> <br /> On ne put jamais trouver le coupable.<br /> <br /> En entrant dans le salon de sir John, j’aperçus du premier coup d’œil le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.<br /> <br /> Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait qu’une lutte terrible avait eu lieu.<br /> <br /> L’Anglais était mort étranglé ! Sa figure noire et gonflée, effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable ; il tenait entre ses dents serrées quelque chose ; et le cou, percé de cinq trous qu’on aurait dits faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.<br /> <br /> Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges paroles :<br /> <br /> — On dirait qu’il a été étranglé par un squelette.<br /> <br /> Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la place où j’avais vu jadis l’horrible main d’écorché. Elle n’y était plus. La chaîne, brisée, pendait.<br /> <br /> Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième phalange.<br /> <br /> Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte n’avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s’étaient pas réveillés.<br /> <br /> Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:<br /> <br /> Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de lettres, brûlées à mesure.<br /> <br /> Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment, à l’heure même du crime.<br /> <br /> Il se couchait fort tard et s’enfermait avec soin. Il avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s’il se fût querellé avec quelqu’un.<br /> <br /> Cette nuit-là, par hasard, il n’avait fait aucun bruit, et c’est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.<br /> <br /> Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute l’île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien.<br /> <br /> Or, une nuit, trois mois après le crime, j’eus un affreux cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l’horrible main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des pattes.<br /> <br /> Le lendemain, on me l’apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on n’avait pu découvrir sa famille. L’index manquait.<br /> <br /> Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d’elles s’écria :<br /> <br /> — Mais ce n’est pas un dénouement cela, ni une explication ! Nous n’allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s’était passé, selon vous.<br /> <br /> Le magistrat sourit avec sévérité :<br /> <br /> — Oh ! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n’était pas mort, qu’il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je n’ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C’est là une sorte de vendetta.<br /> <br /> Une des femmes murmura :<br /> <br /> — Non, ça ne doit pas être ainsi.<br /> <br /> Et le juge d’instruction, souriant toujours, conclut :<br /> <br /> — Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pasLa main<br /> <br /> On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction, qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.<br /> <br /> M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.<br /> <br /> Plusieurs femmes s’étaient levées pour s’approcher et demeuraient debout, l’œil fixé sur la bouche rasée du magistrat d’où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l’avide et insatiable besoin d’épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.<br /> <br /> Une d’elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence :<br /> <br /> — C’est affreux. Cela touche au « surnaturel ». On ne saura jamais rien.<br /> <br /> Le magistrat se tourna vers elle :<br /> <br /> — Oui, madame, il est probable qu’on ne saura jamais rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d’employer, il n’a rien à faire ici. Nous sommes en présence d’un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l’entourent. Mais j’ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il a fallu l’abandonner d’ailleurs, faute de moyens de l’éclaircir.<br /> <br /> Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix n’en firent qu’une :<br /> <br /> — Oh ! dites-nous cela.<br /> <br /> M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d’instruction. Il reprit :<br /> <br /> — N’allez pas croire, au moins, que j’aie pu, même un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu’aux causes normales. Mais si, au lieu d’employer le mot « surnaturel » pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot « inexplicable », cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l’affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances préparatoires qui m’ont ému. Enfin, voici les faits :<br /> <br /> J’étais alors juge d’instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, couchée au bord d’un admirable golfe qu’entourent partout de hautes montagnes.<br /> <br /> Ce que j’avais surtout à poursuivre là-bas, c’étaient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de féroces, d’héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de vengeance qu’on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n’entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur la personne qui l’a faite, sur ses descendants et ses proches. J’avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins, j’avais la tête pleine de ces histoires.<br /> <br /> Or, j’appris un jour qu’un Anglais venait de louer pour plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille en passant.<br /> <br /> Bientôt tout le monde s’occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, s’exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.<br /> <br /> Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c’était un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques ; puis on affirma qu’il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait même des circonstances particulièrement horribles.<br /> <br /> Je voulus, en ma qualité de juge d’instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme ; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.<br /> <br /> Je me contentai donc de le surveiller de près ; mais on ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.<br /> <br /> Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient générales, je résolus d’essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.<br /> <br /> J’attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d’une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l’Anglais. Mon chien me la rapporta ; mais, prenant aussitôt le gibier, j’allai m’excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d’accepter l’oiseau mort.<br /> <br /> C’était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très large, une sorte d’hercule placide et poli. Il n’avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en un français accentué d’outre-Manche. Au bout d’un mois, nous avions causé ensemble cinq ou six fois.<br /> <br /> Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l’aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m’invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter.<br /> <br /> Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu’il aimait beaucoup cette pays, et cetterivage.<br /> <br /> Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d’un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta qu’il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant :<br /> <br /> — J’avé eu bôcoup d’aventures, oh ! yes.<br /> <br /> Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus curieux sur la chasse à l’hippopotame, au tigre, à l’éléphant et même la chasse au gorille.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Tous ces animaux sont redoutables.<br /> <br /> Il sourit :<br /> <br /> — Oh ! nô, le plus mauvais c’été l’homme.<br /> <br /> Il se mit à rire tout à fait, d’un bon rire de gros Anglais content :<br /> <br /> — J’avé beaucoup chassé l’homme aussi.<br /> <br /> Puis il parla d’armes, et il m’offrit d’entrer chez lui pour me montrer des fusils de divers systèmes.<br /> <br /> Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d’or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l’étoffe sombre, brillaient comme du feu.<br /> <br /> Il annonça :<br /> <br /> — C’été une drap japonaise.<br /> <br /> Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l’œil. Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je m’approchai : c’était une main, une main d’homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d’un coup de hache, vers le milieu de l’avant-bras.<br /> <br /> Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre mal propre, l’attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.<br /> <br /> Je demandai :<br /> <br /> — Qu’est-ce que cela ?<br /> <br /> L’Anglais répondit tranquillement :<br /> <br /> — C’été ma meilleur ennemi. Il vené d’Amérique. Il avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.<br /> <br /> Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque vengeance de sauvage.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Cet homme devait être très fort.<br /> <br /> L’Anglais prononça avec douceur :<br /> <br /> — Aoh yes ; mais je été plus fort que lui. J’avé mis cette chaîne pour le tenir.<br /> <br /> Je crus qu’il plaisantait. Je dis :<br /> <br /> — Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.<br /> <br /> Sir John Rowell reprit gravement :<br /> <br /> — Elle voulé toujours s’en aller. Cette chaîne été nécessaire.<br /> <br /> D’un coup d’œil rapide j’interrogeai son visage, me demandant :<br /> <br /> — Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant ?<br /> <br /> Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je parlai d’autre chose et j’admirai les fusils.<br /> <br /> Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d’une attaque.<br /> <br /> Je revins plusieurs fois chez lui. Puis je n’y allai plus. On s’était accoutumé à sa présence ; il était devenu indifférent à tous.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Une année entière s’écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon domestique me réveilla en m’annonçant que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit.<br /> <br /> Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l’Anglais avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d’abord cet homme, mais il était innocent.<br /> <br /> On ne put jamais trouver le coupable.<br /> <br /> En entrant dans le salon de sir John, j’aperçus du premier coup d’œil le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.<br /> <br /> Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait qu’une lutte terrible avait eu lieu.<br /> <br /> L’Anglais était mort étranglé ! Sa figure noire et gonflée, effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable ; il tenait entre ses dents serrées quelque chose ; et le cou, percé de cinq trous qu’on aurait dits faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.<br /> <br /> Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges paroles :<br /> <br /> — On dirait qu’il a été étranglé par un squelette.<br /> <br /> Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la place où j’avais vu jadis l’horrible main d’écorché. Elle n’y était plus. La chaîne, brisée, pendait.<br /> <br /> Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième phalange.<br /> <br /> Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte n’avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s’étaient pas réveillés.<br /> <br /> Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:<br /> <br /> Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de lettres, brûlées à mesure.<br /> <br /> Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment, à l’heure même du crime.<br /> <br /> Il se couchait fort tard et s’enfermait avec soin. Il avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s’il se fût querellé avec quelqu’un.<br /> <br /> Cette nuit-là, par hasard, il n’avait fait aucun bruit, et c’est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.<br /> <br /> Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute l’île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien.<br /> <br /> Or, une nuit, trois mois après le crime, j’eus un affreux cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l’horrible main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des pattes.<br /> <br /> Le lendemain, on me l’apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on n’avait pu découvrir sa famille. L’index manquait.<br /> <br /> Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d’elles s’écria :<br /> <br /> — Mais ce n’est pas un dénouement cela, ni une explication ! Nous n’allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s’était passé, selon vous.<br /> <br /> Le magistrat sourit avec sévérité :<br /> <br /> — Oh ! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n’était pas mort, qu’il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je n’ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C’est là une sorte de vendetta.<br /> <br /> Une des femmes murmura :<br /> <br /> — Non, ça ne doit pas être ainsi.<br /> <br /> Et le juge d’instruction, souriant toujours, conclut :<br /> <br /> — Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pasLa main<br /> <br /> On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction, qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.<br /> <br /> M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.<br /> <br /> Plusieurs femmes s’étaient levées pour s’approcher et demeuraient debout, l’œil fixé sur la bouche rasée du magistrat d’où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l’avide et insatiable besoin d’épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.<br /> <br /> Une d’elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence :<br /> <br /> — C’est affreux. Cela touche au « surnaturel ». On ne saura jamais rien.<br /> <br /> Le magistrat se tourna vers elle :<br /> <br /> — Oui, madame, il est probable qu’on ne saura jamais rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d’employer, il n’a rien à faire ici. Nous sommes en présence d’un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l’entourent. Mais j’ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il a fallu l’abandonner d’ailleurs, faute de moyens de l’éclaircir.<br /> <br /> Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix n’en firent qu’une :<br /> <br /> — Oh ! dites-nous cela.<br /> <br /> M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d’instruction. Il reprit :<br /> <br /> — N’allez pas croire, au moins, que j’aie pu, même un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu’aux causes normales. Mais si, au lieu d’employer le mot « surnaturel » pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot « inexplicable », cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l’affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances préparatoires qui m’ont ému. Enfin, voici les faits :<br /> <br /> J’étais alors juge d’instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, couchée au bord d’un admirable golfe qu’entourent partout de hautes montagnes.<br /> <br /> Ce que j’avais surtout à poursuivre là-bas, c’étaient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de féroces, d’héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de vengeance qu’on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n’entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur la personne qui l’a faite, sur ses descendants et ses proches. J’avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins, j’avais la tête pleine de ces histoires.<br /> <br /> Or, j’appris un jour qu’un Anglais venait de louer pour plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille en passant.<br /> <br /> Bientôt tout le monde s’occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, s’exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.<br /> <br /> Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c’était un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques ; puis on affirma qu’il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait même des circonstances particulièrement horribles.<br /> <br /> Je voulus, en ma qualité de juge d’instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme ; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.<br /> <br /> Je me contentai donc de le surveiller de près ; mais on ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.<br /> <br /> Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient générales, je résolus d’essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.<br /> <br /> J’attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d’une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l’Anglais. Mon chien me la rapporta ; mais, prenant aussitôt le gibier, j’allai m’excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d’accepter l’oiseau mort.<br /> <br /> C’était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très large, une sorte d’hercule placide et poli. Il n’avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en un français accentué d’outre-Manche. Au bout d’un mois, nous avions causé ensemble cinq ou six fois.<br /> <br /> Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l’aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m’invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter.<br /> <br /> Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu’il aimait beaucoup cette pays, et cetterivage.<br /> <br /> Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d’un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta qu’il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant :<br /> <br /> — J’avé eu bôcoup d’aventures, oh ! yes.<br /> <br /> Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus curieux sur la chasse à l’hippopotame, au tigre, à l’éléphant et même la chasse au gorille.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Tous ces animaux sont redoutables.<br /> <br /> Il sourit :<br /> <br /> — Oh ! nô, le plus mauvais c’été l’homme.<br /> <br /> Il se mit à rire tout à fait, d’un bon rire de gros Anglais content :<br /> <br /> — J’avé beaucoup chassé l’homme aussi.<br /> <br /> Puis il parla d’armes, et il m’offrit d’entrer chez lui pour me montrer des fusils de divers systèmes.<br /> <br /> Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d’or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l’étoffe sombre, brillaient comme du feu.<br /> <br /> Il annonça :<br /> <br /> — C’été une drap japonaise.<br /> <br /> Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l’œil. Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je m’approchai : c’était une main, une main d’homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d’un coup de hache, vers le milieu de l’avant-bras.<br /> <br /> Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre mal propre, l’attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.<br /> <br /> Je demandai :<br /> <br /> — Qu’est-ce que cela ?<br /> <br /> L’Anglais répondit tranquillement :<br /> <br /> — C’été ma meilleur ennemi. Il vené d’Amérique. Il avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.<br /> <br /> Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque vengeance de sauvage.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Cet homme devait être très fort.<br /> <br /> L’Anglais prononça avec douceur :<br /> <br /> — Aoh yes ; mais je été plus fort que lui. J’avé mis cette chaîne pour le tenir.<br /> <br /> Je crus qu’il plaisantait. Je dis :<br /> <br /> — Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.<br /> <br /> Sir John Rowell reprit gravement :<br /> <br /> — Elle voulé toujours s’en aller. Cette chaîne été nécessaire.<br /> <br /> D’un coup d’œil rapide j’interrogeai son visage, me demandant :<br /> <br /> — Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant ?<br /> <br /> Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je parlai d’autre chose et j’admirai les fusils.<br /> <br /> Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d’une attaque.<br /> <br /> Je revins plusieurs fois chez lui. Puis je n’y allai plus. On s’était accoutumé à sa présence ; il était devenu indifférent à tous.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Une année entière s’écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon domestique me réveilla en m’annonçant que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit.<br /> <br /> Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l’Anglais avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d’abord cet homme, mais il était innocent.<br /> <br /> On ne put jamais trouver le coupable.<br /> <br /> En entrant dans le salon de sir John, j’aperçus du premier coup d’œil le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.<br /> <br /> Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait qu’une lutte terrible avait eu lieu.<br /> <br /> L’Anglais était mort étranglé ! Sa figure noire et gonflée, effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable ; il tenait entre ses dents serrées quelque chose ; et le cou, percé de cinq trous qu’on aurait dits faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.<br /> <br /> Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges paroles :<br /> <br /> — On dirait qu’il a été étranglé par un squelette.<br /> <br /> Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la place où j’avais vu jadis l’horrible main d’écorché. Elle n’y était plus. La chaîne, brisée, pendait.<br /> <br /> Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième phalange.<br /> <br /> Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte n’avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s’étaient pas réveillés.<br /> <br /> Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:<br /> <br /> Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de lettres, brûlées à mesure.<br /> <br /> Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment, à l’heure même du crime.<br /> <br /> Il se couchait fort tard et s’enfermait avec soin. Il avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s’il se fût querellé avec quelqu’un.<br /> <br /> Cette nuit-là, par hasard, il n’avait fait aucun bruit, et c’est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.<br /> <br /> Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute l’île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien.<br /> <br /> Or, une nuit, trois mois après le crime, j’eus un affreux cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l’horrible main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des pattes.<br /> <br /> Le lendemain, on me l’apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on n’avait pu découvrir sa famille. L’index manquait.<br /> <br /> Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d’elles s’écria :<br /> <br /> — Mais ce n’est pas un dénouement cela, ni une explication ! Nous n’allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s’était passé, selon vous.<br /> <br /> Le magistrat sourit avec sévérité :<br /> <br /> — Oh ! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n’était pas mort, qu’il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je n’ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C’est là une sorte de vendetta.<br /> <br /> Une des femmes murmura :<br /> <br /> — Non, ça ne doit pas être ainsi.<br /> <br /> Et le juge d’instruction, souriant toujours, conclut :<br /> <br /> — Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pasLa main<br /> <br /> On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction, qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.<br /> <br /> M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.<br /> <br /> Plusieurs femmes s’étaient levées pour s’approcher et demeuraient debout, l’œil fixé sur la bouche rasée du magistrat d’où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l’avide et insatiable besoin d’épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.<br /> <br /> Une d’elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence :<br /> <br /> — C’est affreux. Cela touche au « surnaturel ». On ne saura jamais rien.<br /> <br /> Le magistrat se tourna vers elle :<br /> <br /> — Oui, madame, il est probable qu’on ne saura jamais rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d’employer, il n’a rien à faire ici. Nous sommes en présence d’un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l’entourent. Mais j’ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il a fallu l’abandonner d’ailleurs, faute de moyens de l’éclaircir.<br /> <br /> Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix n’en firent qu’une :<br /> <br /> — Oh ! dites-nous cela.<br /> <br /> M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d’instruction. Il reprit :<br /> <br /> — N’allez pas croire, au moins, que j’aie pu, même un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu’aux causes normales. Mais si, au lieu d’employer le mot « surnaturel » pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot « inexplicable », cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l’affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances préparatoires qui m’ont ému. Enfin, voici les faits :<br /> <br /> J’étais alors juge d’instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, couchée au bord d’un admirable golfe qu’entourent partout de hautes montagnes.<br /> <br /> Ce que j’avais surtout à poursuivre là-bas, c’étaient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de féroces, d’héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de vengeance qu’on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n’entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur la personne qui l’a faite, sur ses descendants et ses proches. J’avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins, j’avais la tête pleine de ces histoires.<br /> <br /> Or, j’appris un jour qu’un Anglais venait de louer pour plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille en passant.<br /> <br /> Bientôt tout le monde s’occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, s’exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.<br /> <br /> Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c’était un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques ; puis on affirma qu’il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait même des circonstances particulièrement horribles.<br /> <br /> Je voulus, en ma qualité de juge d’instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme ; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.<br /> <br /> Je me contentai donc de le surveiller de près ; mais on ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.<br /> <br /> Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient générales, je résolus d’essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.<br /> <br /> J’attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d’une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l’Anglais. Mon chien me la rapporta ; mais, prenant aussitôt le gibier, j’allai m’excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d’accepter l’oiseau mort.<br /> <br /> C’était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très large, une sorte d’hercule placide et poli. Il n’avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en un français accentué d’outre-Manche. Au bout d’un mois, nous avions causé ensemble cinq ou six fois.<br /> <br /> Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l’aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m’invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter.<br /> <br /> Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu’il aimait beaucoup cette pays, et cetterivage.<br /> <br /> Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d’un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta qu’il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant :<br /> <br /> — J’avé eu bôcoup d’aventures, oh ! yes.<br /> <br /> Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus curieux sur la chasse à l’hippopotame, au tigre, à l’éléphant et même la chasse au gorille.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Tous ces animaux sont redoutables.<br /> <br /> Il sourit :<br /> <br /> — Oh ! nô, le plus mauvais c’été l’homme.<br /> <br /> Il se mit à rire tout à fait, d’un bon rire de gros Anglais content :<br /> <br /> — J’avé beaucoup chassé l’homme aussi.<br /> <br /> Puis il parla d’armes, et il m’offrit d’entrer chez lui pour me montrer des fusils de divers systèmes.<br /> <br /> Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d’or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l’étoffe sombre, brillaient comme du feu.<br /> <br /> Il annonça :<br /> <br /> — C’été une drap japonaise.<br /> <br /> Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l’œil. Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je m’approchai : c’était une main, une main d’homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d’un coup de hache, vers le milieu de l’avant-bras.<br /> <br /> Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre mal propre, l’attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.<br /> <br /> Je demandai :<br /> <br /> — Qu’est-ce que cela ?<br /> <br /> L’Anglais répondit tranquillement :<br /> <br /> — C’été ma meilleur ennemi. Il vené d’Amérique. Il avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.<br /> <br /> Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque vengeance de sauvage.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Cet homme devait être très fort.<br /> <br /> L’Anglais prononça avec douceur :<br /> <br /> — Aoh yes ; mais je été plus fort que lui. J’avé mis cette chaîne pour le tenir.<br /> <br /> Je crus qu’il plaisantait. Je dis :<br /> <br /> — Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.<br /> <br /> Sir John Rowell reprit gravement :<br /> <br /> — Elle voulé toujours s’en aller. Cette chaîne été nécessaire.<br /> <br /> D’un coup d’œil rapide j’interrogeai son visage, me demandant :<br /> <br /> — Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant ?<br /> <br /> Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je parlai d’autre chose et j’admirai les fusils.<br /> <br /> Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d’une attaque.<br /> <br /> Je revins plusieurs fois chez lui. Puis je n’y allai plus. On s’était accoutumé à sa présence ; il était devenu indifférent à tous.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Une année entière s’écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon domestique me réveilla en m’annonçant que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit.<br /> <br /> Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l’Anglais avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d’abord cet homme, mais il était innocent.<br /> <br /> On ne put jamais trouver le coupable.<br /> <br /> En entrant dans le salon de sir John, j’aperçus du premier coup d’œil le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.<br /> <br /> Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait qu’une lutte terrible avait eu lieu.<br /> <br /> L’Anglais était mort étranglé ! Sa figure noire et gonflée, effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable ; il tenait entre ses dents serrées quelque chose ; et le cou, percé de cinq trous qu’on aurait dits faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.<br /> <br /> Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges paroles :<br /> <br /> — On dirait qu’il a été étranglé par un squelette.<br /> <br /> Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la place où j’avais vu jadis l’horrible main d’écorché. Elle n’y était plus. La chaîne, brisée, pendait.<br /> <br /> Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième phalange.<br /> <br /> Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte n’avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s’étaient pas réveillés.<br /> <br /> Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:<br /> <br /> Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de lettres, brûlées à mesure.<br /> <br /> Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment, à l’heure même du crime.<br /> <br /> Il se couchait fort tard et s’enfermait avec soin. Il avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s’il se fût querellé avec quelqu’un.<br /> <br /> Cette nuit-là, par hasard, il n’avait fait aucun bruit, et c’est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.<br /> <br /> Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute l’île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien.<br /> <br /> Or, une nuit, trois mois après le crime, j’eus un affreux cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l’horrible main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des pattes.<br /> <br /> Le lendemain, on me l’apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on n’avait pu découvrir sa famille. L’index manquait.<br /> <br /> Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d’elles s’écria :<br /> <br /> — Mais ce n’est pas un dénouement cela, ni une explication ! Nous n’allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s’était passé, selon vous.<br /> <br /> Le magistrat sourit avec sévérité :<br /> <br /> — Oh ! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n’était pas mort, qu’il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je n’ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C’est là une sorte de vendetta.<br /> <br /> Une des femmes murmura :<br /> <br /> — Non, ça ne doit pas être ainsi.<br /> <br /> Et le juge d’instruction, souriant toujours, conclut :<br /> <br /> — Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pasLa main<br /> <br /> On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction, qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.<br /> <br /> M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.<br /> <br /> Plusieurs femmes s’étaient levées pour s’approcher et demeuraient debout, l’œil fixé sur la bouche rasée du magistrat d’où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l’avide et insatiable besoin d’épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.<br /> <br /> Une d’elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence :<br /> <br /> — C’est affreux. Cela touche au « surnaturel ». On ne saura jamais rien.<br /> <br /> Le magistrat se tourna vers elle :<br /> <br /> — Oui, madame, il est probable qu’on ne saura jamais rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d’employer, il n’a rien à faire ici. Nous sommes en présence d’un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l’entourent. Mais j’ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il a fallu l’abandonner d’ailleurs, faute de moyens de l’éclaircir.<br /> <br /> Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite que leurs voix n’en firent qu’une :<br /> <br /> — Oh ! dites-nous cela.<br /> <br /> M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d’instruction. Il reprit :<br /> <br /> — N’allez pas croire, au moins, que j’aie pu, même un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu’aux causes normales. Mais si, au lieu d’employer le mot « surnaturel » pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot « inexplicable », cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l’affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances préparatoires qui m’ont ému. Enfin, voici les faits :<br /> <br /> J’étais alors juge d’instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, couchée au bord d’un admirable golfe qu’entourent partout de hautes montagnes.<br /> <br /> Ce que j’avais surtout à poursuivre là-bas, c’étaient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de féroces, d’héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de vengeance qu’on puisse rêver, les haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n’entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur la personne qui l’a faite, sur ses descendants et ses proches. J’avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins, j’avais la tête pleine de ces histoires.<br /> <br /> Or, j’appris un jour qu’un Anglais venait de louer pour plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille en passant.<br /> <br /> Bientôt tout le monde s’occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, s’exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine.<br /> <br /> Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c’était un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques ; puis on affirma qu’il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait même des circonstances particulièrement horribles.<br /> <br /> Je voulus, en ma qualité de juge d’instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme ; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell.<br /> <br /> Je me contentai donc de le surveiller de près ; mais on ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard.<br /> <br /> Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient générales, je résolus d’essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa propriété.<br /> <br /> J’attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d’une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l’Anglais. Mon chien me la rapporta ; mais, prenant aussitôt le gibier, j’allai m’excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d’accepter l’oiseau mort.<br /> <br /> C’était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très large, une sorte d’hercule placide et poli. Il n’avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en un français accentué d’outre-Manche. Au bout d’un mois, nous avions causé ensemble cinq ou six fois.<br /> <br /> Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l’aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m’invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter.<br /> <br /> Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu’il aimait beaucoup cette pays, et cetterivage.<br /> <br /> Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d’un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta qu’il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant :<br /> <br /> — J’avé eu bôcoup d’aventures, oh ! yes.<br /> <br /> Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus curieux sur la chasse à l’hippopotame, au tigre, à l’éléphant et même la chasse au gorille.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Tous ces animaux sont redoutables.<br /> <br /> Il sourit :<br /> <br /> — Oh ! nô, le plus mauvais c’été l’homme.<br /> <br /> Il se mit à rire tout à fait, d’un bon rire de gros Anglais content :<br /> <br /> — J’avé beaucoup chassé l’homme aussi.<br /> <br /> Puis il parla d’armes, et il m’offrit d’entrer chez lui pour me montrer des fusils de divers systèmes.<br /> <br /> Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d’or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l’étoffe sombre, brillaient comme du feu.<br /> <br /> Il annonça :<br /> <br /> — C’été une drap japonaise.<br /> <br /> Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l’œil. Sur un carré de velours rouge, un objet noir se détachait. Je m’approchai : c’était une main, une main d’homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme d’un coup de hache, vers le milieu de l’avant-bras.<br /> <br /> Autour du poignet, une énorme chaîne de fer, rivée, soudée à ce membre mal propre, l’attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse.<br /> <br /> Je demandai :<br /> <br /> — Qu’est-ce que cela ?<br /> <br /> L’Anglais répondit tranquillement :<br /> <br /> — C’été ma meilleur ennemi. Il vené d’Amérique. Il avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit jours. Aoh, très bonne pour moi, cette.<br /> <br /> Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque vengeance de sauvage.<br /> <br /> Je dis :<br /> <br /> — Cet homme devait être très fort.<br /> <br /> L’Anglais prononça avec douceur :<br /> <br /> — Aoh yes ; mais je été plus fort que lui. J’avé mis cette chaîne pour le tenir.<br /> <br /> Je crus qu’il plaisantait. Je dis :<br /> <br /> — Cette chaîne maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas.<br /> <br /> Sir John Rowell reprit gravement :<br /> <br /> — Elle voulé toujours s’en aller. Cette chaîne été nécessaire.<br /> <br /> D’un coup d’œil rapide j’interrogeai son visage, me demandant :<br /> <br /> — Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant ?<br /> <br /> Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et bienveillante. Je parlai d’autre chose et j’admirai les fusils.<br /> <br /> Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d’une attaque.<br /> <br /> Je revins plusieurs fois chez lui. Puis je n’y allai plus. On s’était accoutumé à sa présence ; il était devenu indifférent à tous.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Une année entière s’écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon domestique me réveilla en m’annonçant que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit.<br /> <br /> Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l’Anglais avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré pleurait devant la porte. Je soupçonnai d’abord cet homme, mais il était innocent.<br /> <br /> On ne put jamais trouver le coupable.<br /> <br /> En entrant dans le salon de sir John, j’aperçus du premier coup d’œil le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce.<br /> <br /> Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait qu’une lutte terrible avait eu lieu.<br /> <br /> L’Anglais était mort étranglé ! Sa figure noire et gonflée, effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable ; il tenait entre ses dents serrées quelque chose ; et le cou, percé de cinq trous qu’on aurait dits faits avec des pointes de fer, était couvert de sang.<br /> <br /> Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges paroles :<br /> <br /> — On dirait qu’il a été étranglé par un squelette.<br /> <br /> Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la place où j’avais vu jadis l’horrible main d’écorché. Elle n’y était plus. La chaîne, brisée, pendait.<br /> <br /> Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième phalange.<br /> <br /> Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte n’avait été forcée, aucune fenêtre, aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s’étaient pas réveillés.<br /> <br /> Voici, en quelques mots, la déposition du domestique:<br /> <br /> Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de lettres, brûlées à mesure.<br /> <br /> Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment, à l’heure même du crime.<br /> <br /> Il se couchait fort tard et s’enfermait avec soin. Il avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s’il se fût querellé avec quelqu’un.<br /> <br /> Cette nuit-là, par hasard, il n’avait fait aucun bruit, et c’est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne.<br /> <br /> Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute l’île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien.<br /> <br /> Or, une nuit, trois mois après le crime, j’eus un affreux cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l’horrible main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des pattes.<br /> <br /> Le lendemain, on me l’apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on n’avait pu découvrir sa famille. L’index manquait.<br /> <br /> Voilà, mesdames, mon histoire. Je ne sais rien de plus.<br /> <br /> ⁂<br /> <br /> Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. Une d’elles s’écria :<br /> <br /> — Mais ce n’est pas un dénouement cela, ni une explication ! Nous n’allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s’était passé, selon vous.<br /> <br /> Le magistrat sourit avec sévérité :<br /> <br /> — Oh ! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n’était pas mort, qu’il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je n’ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C’est là une sorte de vendetta.<br /> <br /> Une des femmes murmura :<br /> <br /> — Non, ça ne doit pas être ainsi.<br /> <br /> Et le juge d’instruction, souriant toujours, conclut :<br /> <br /> — Je vous avais bien dit que mon explication ne vous irait pasLa main<br /> <br /> On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction, qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.<br /> <br /> M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas.<br /> <br /> Plusieurs femmes s’étaient levées pour s’approcher et demeuraient debout, l’œil fixé sur la bouche rasée du magistrat d’où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l’avide et insatiable besoin d’épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim.<br /> <br /> Une d’elles, plus pâle que les autres, prononça pendant un silence :<br /> <br /> — C’est affreux. Cela touche au « surnaturel ». On ne saura jamais rien.<br /> <br /> Le magistrat se tourna vers elle :<br /> <br /> — Oui, madame, il est probable qu’on ne saura jamais rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d’employer, il n’a rien à faire ici. Nous sommes en présence d’un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l’en
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